mercredi 13 décembre 2023

Θλίψις (Thlipsis) - Dawn of Defiance

Floga Records


15/09/2023 




Il y a sans doute peu de chances que vous ayez entendu parlé de Θλίψις et de son premier album le présent Dawn of Defiance dans des pages francophones, ou autres chaines de réseaux sociaux ou vidéos, expertes ou non en black metal. Il suffit d’utiliser n’importe quel moteur de recherche pour avoir petite une idée là-dessus. La faute sans doute à un très grand nombre de sorties chaque semaine dans le registre du black metal, bien que ce premier album est paru chez Floga Records, dont le roster commence à s’étoffer en terme de black metal, avec des noms tels que Katavasia ou Synteleia, pour ne reprendre le noms de quelques uns des compatriotes du groupe. Les membres de Θλίψις n’ont malheureusement pas de problèmes de tendinites au niveau du bras droit, ne passent pas leur temps à déverser des discours de haines envers les autres peuples, et s’ils se tournent vers l’histoire, ce n’est pas non plus pour mettre à l’honneur un passé imaginaire pour épancher leur masculinité toxique ou une quelconque supériorité. Autant d’éléments qui ne vont pas en la faveur de ce groupe pour une bonne part d’amateurs de black metal, plus prompts à s’offrir un petit frisson transgressif en écoutant et en finançant surtout des groupuscules et des entités fascistes. Grand mal leur en fasse, car l’on a ici l’un des plus bel album de black metal de cette année deux mille vingt trois, rien de moins.


Chez Θλίψις, il n’y a donc rien de tout cela, et si l’on déverse sa haine c’est envers les oppresseurs de toute sorte, et l’on se veut la voix des opprimés, des reclus de la société, de ceux qui sont laissés de côté dans un système qui appauvrit les gens, qui les laisse sur le bord de la route et qui les transforme en esclaves modernes. Cela surprend de la part d’un groupe grec qui ne prend pas le chemin de tant d’autres de ses compatriotes, et cela n’en est que plus rafraichissant. Pour autant, les discours sont souvent beaux, mais c’est mieux lorsqu’ils sont suivis d’effets. Acta Non Verba, comme nous le rappelle le troisième titre de cet album. Dès l’ouverture de A War Handbook, l’on est clairement dans le vif du sujet et l’on sait que l’on n’a pas été lésé par les effets d’annonce. L’on avait découvert cette formation avec son premier EP paru il y a deux ans déjà et qui laissait entrevoir un très beau potentiel. Ce qui va surprendre chez Θλίψις, c’est qu’en dépit de leurs origines géographiques, l’on ne retrouve pas cette essence grecque dans leur black metal, mise à part une certaine aisance dans le travail mélodique. Pour autant, l’on notera les réinterprétations du titre Μπήκαν στην πόλη οι οχτροί de Nikos Xylouris sur Enemy At the Gates, aux paroles tellement actuelles, et du titre révolutionnaire et antifasciste Παιδιά σηκωθείτε sur Rise Up. Deux beaux emprunts à une certaine tradition révolutionnaire de leur beau pays, et prennent une belle tournure dans ces nouveaux apparats black metal, et qui ne dénotent aucunement par rapport aux compositions originales. Pour autant, les Grecs nous renvoient plutôt à la scène norvégienne des années mille neuf cent quatre vingt dix et l’on pense assez fréquemment à Taake et à Gorgoroth. Il y a cette même alliance entre crasse, fureur, incandescence et chaos ici que chez ces deux références. Tout va très vite, l’album durant à peine trente quatre minutes, mais il s’y passe beaucoup de choses. Il y a avant toute chose cet aspect chaotique, dans ce côté incandescent qui pétarade à tout va et qui virevolte entre instantanés plus posés et assauts vivaces. 


La linéarité n’est donc pas de mise ici, même quand le groupe prend son temps pour dévoiler ses atouts, notamment sur The Night That Wolves Were Silent, pièce la plus longue de l’album. Il y a une intensité qui est de mise sur chaque titre et une faculté à faire monter la tension au sein de chaque composition, aucunement basiques. L’on notera, si l’on devait faire une comparaison avec leur premier effort, c’est que les transitions sont bien mieux abordées, sans faire disparaître ce côté vindicatif. Il faut dire que le mélange des chants partagés par Tumultus et Felix Argus, entre l’un plus arraché et l’autre bien plus écorché et plaintif, renforce cet aspect à la fois colérique et turbulent. Pour autant, derrière cette apparente instabilité, il y a tout de même un très beau travail mélodique opéré par les deux guitaristes. Les mélodies sont omniprésentes et belles, mais sans sombrer dans la facilité. Elles sont belles, effectivement, dans leur côté à la fois tragiques, nostalgiques et glacées. Il y a une forme de froideur qui s’extirpe de tout cela, quelque chose qui donne vie à ces chants de colères et de désespoirs. Car c’est bien ce côté rageur et vif qui prend réellement aux tripes et qui est l’un des atouts majeurs de cet album, distillé sur chaque titre avec la même verve et la même férocité. L’on ressent bien le message véhiculé par les paroles dans ces mélodies fières qui ressortent de ces coups de semonces. Une forme de sauvagerie ressort à l’écoute de cet album, comme des ressentiments et des cris de tourments qui ont trop longtemps étés opprimés et qui se déversent en flots continus sur cet album. C’est définitivement ce que l’on ressent sur ces sept titres, comme une énorme explosion de rage et de douleur. C’est fait avec une certaine impétuosité et en même temps avec une réelle sincérité, l’on sent que s’il y a du travail derrière cela, il y a tout de même un caractère bien déchaîné et résolu.


Ce Dawn of Defiance confirme bien au-delà de ce que je pouvais attendre des Hellènes, qui auront pris leur temps pour composer cet album et faire murir leur propos. Θλίψις a accomplit ici un très bel album de black metal, dans ce qu’il a de plus noble dans son essence. L’on ressent bien ici tout ce qui peut fasciner dans ce genre musical, notamment dans cette alliance entre le côté froid et impétueux, sauvage par nature, et ce mélodisme froid et tenace qui prend aux tripes, et qui exprime tellement bien tous ces sentiments et ces tragédies passées et actuelles décrites par ces musiciens. L’on voit clairement toutes ces images défiler à l’écoute de cet album, certes court, mais dont l’intensité se suffit à elle même et ne comprenant aucun temps mort. C’est effectivement une réussite et une très belle surprise à tous les niveaux, et l’on ne peut que féliciter les membres de Θλίψις pour cela. Rage, colère, désespoir sont pertinemment au rendez-vous de ce premier album, au propos musical on ne peut plus pertinent et efficient, qui vient également nous rappeler que le black metal peut aussi être le vecteur de messages intelligents et se faire la voix de ce qui ne sont rien ou de ceux qui vivent l’enfer au quotidien. 


A.Cieri


dimanche 10 décembre 2023

Urfaust - Untergang

Vàn Records


11/08/2023




Chute, naufrage, perte, déclin, disparition, ruine, destruction, coucher, mort, effondrement, extinction, désastre, crépuscule, échec et défaite; voici toutes les traductions que l’on peut trouver pour le mot Untergang. Autant dire que le choix de patronyme pour son ultime album n’a pas été choisi à la légère de la part d’Urfaust, tant toutes ces nuances collent bien à ce mot de la langue de Goethe pour décrire, on ne peut mieux, le contenu de cet album. Un album sortit au milieu de l’été deux mille vingt trois, un peu à la surprise générale, car annoncée juste la veille de sa sortie officielle, pour que ce même jour le duo batave annonce sa séparation, après vingt années d’activité et une discographie pléthorique et variée. La peinture d’Izabela Carlucci dépeignant ce diable sans doute bien trop ivre pour avoir une sursaut d’énergie et en train de se morfondre dans une sombre taverne nous conforte bien dans cette saveur qu’aura cet ultime album: quelque chose d’à la fois désespéré, de confus, de total abattement, ce sentiment que tout est fichu, que c’en est fini, une fois pour toute et qu’il est temps de rejoindre l’au-delà. 


C’est sans doute facile à dire lorsque l’on sait que c’est le dernier album d’un groupe marquant à titre personnel, mais il y a bien cette saveur terminale qui sous tend sur ces quelques trente sept minutes et qui est même plus qu’indéniable au fil de son écoute. Et, d’une certaine manière, sans vouloir faire l’exégète de bas étage, on le sentait venir depuis Teufelgeist et Hoof Tar: ce sentiment qu’Urfaust avait repris ces vieux habits de clochards mystiques et toute cette aura moyenâgeuse qu’il avait un temps délaissée durant sa période que je qualifierais de cosmique. C’est même une évidence sur chaque titre, avec ou sans chant, car l’album alterne entre titres conventionnels et titres plutôt instrumentaux et ambient. Sans doute n’est-ce pas quelque chose de nouveau en soi, mais cela conforte tout de même cette sorte de retour en arrière, avec ce que le groupe proposait sur ses premières réalisations, celles qui avaient conforté cette formation comme étant vraiment à part. Les claviers grinçants refont leurs apparitions et sont souvent la trame d’une bonne part de quelques titres, mais, rassurez-vous, le duo n’en a pas pour autant laissé de côté son black metal unique. L’on sent tout le côté inquiétant que vont prendre ces instruments sur ces plages instrumentales assez menaçantes dans l’esprit, comme la parfaite bande son pour un cauchemar ou un delirium tremens. L’on ne cherche plus dans ces instants là l’élévation, mais bien de rester au raz-du-sol, incapable de se relever, de résister à ces forces qui nous tirent vers le bas. Comme si le fait d’avoir voulu toucher au firmament n’avait eu que pour résultat le retour à l’obscurité. Il n’y a pas de place non plus à l’introspection ou à ce sentiment de solitudes au milieu du vide, mais bien quelque chose de plus effrayant, où l’on sait, avec toute la lucidité qu’il peut nous rester, qu’au bout, il n’y aura rien d’autre que le néant ou ce précipice béant dans lequel l’on va s’engouffrer, et qu’exprime parfaitement le titre final Abgrund, la meilleure conclusion que l’on pouvait escompter pour un tel album. 


La musique d’Urfaust ne ment point, elle n’a pas besoin d’autres artifices que ceux employés depuis ses débuts pour faire passer le message de cette fin annoncée. Même si l’on notera tout de même que l’on est bien loin du côté lo-fi des débuts avec une production bien ample qui laisse la place à tous les instruments. Le tout se fait le plus souvent sur un rythme assez lent ou plutôt mid-tempo, tempi les plus parfaits pour nous entraîner dans cette dernière danse. Les mélodies de guitares se font toujours aussi touchantes dans leurs effets et leurs motifs, et l’on sent rejaillir cette fibre un peu plus médiévale sur un titre comme Leere, avec ses chœurs lancinants en fond, renforçant ce côté processionnaire. L’on est toujours emporté par cette forme de rusticité de la musique des Néerlandais, toujours aussi répétitive, souvent construite sur deux riffs, souvent simples mais tellement bien trouvés, ou à peine deux mélodies, répétés jusqu’à plus soif, comme si l’on voulait créer une forme de transe, mais plus sous la forme d’une danse de saint Guy, que quelque chose de mystique. Car l’on titube toujours autant sous les méfaits de mauvais alcools ingurgités à trop haute dose, l’on chancèle plus que l’on chemine. L’on retrouve bien là ce qui fut une des marques de fabrique d’Urfaust, ce côté à la fois minimaliste et répétitif, mais capable de vous enivrer avec des mélopées qui marquent les esprits, et qui, parfois, donnent l’impression de resurgir de siècles passés. L’on a l’impression d’entendre parfois un vieil orgue de barbarie tout distordu et grippé et déversant des ritournelles désenchantées, notamment sur Reliquienstaub, qui marque une petite césure dans la construction de cet album. À partir de ce titre, tout devient un peu plus confus, presque irréel, sortant de nulle part en nous entraînant pendant quelques minutes, avant de retourner dans les limbes. 


Comme si l’on était dans un état semi-conscient, que nos perceptions étaient soudainement diminuées et que tout ce qui se trame autour de nous n’avait rien de réellement tangible. Cette impression que tout ceci n’a rien de concret mais porte en soi quelque chose d’assez inquiétant, voire de déchirant. Déchirant, c’est bien le terme adéquat pour décrire le chant de IX, toujours aussi magistral dans son interprétation d’une forme de folie et de mysticisme désabusé, hurlant avec toujours autant de conviction. L’on retrouve même un chant plus âpre sur cet album, pas autant criard qu’aux débuts de la formation, mais l’on se rapproche de cet effet de douleur transmise par ses vocalises, et cela reste toujours aussi touchant. C’est même, d’une certaine manière, assez réconfortant de retrouver notre clochard et ses hurlements éplorés. Par certains aspects déclinés sur cette réalisation, j’y ressens pas mal de similitudes avec Der Freiwillige Bettler, même si l’emphase est moins saisissante ici, mais j’y retrouve, en partie, cette même aura de déchirement et de renoncement, sans doute plus prononcée pour cette dernière sensation. C’est comme si l’on avait ici une sorte de miroir déformant de ce troisième album, mais avec un regard plus cynique et une âme bien plus meurtrie par la sensation d’avoir échoué en voulant toucher les cimes et qu’au final c’est bien vers les abysses que l’on va chuter, à l’instar d’un Faust ne pouvant échapper à Méphistophélès et devant le suivre aux Enfers. Il y a bien cette sensation et cette trame qui sont un peu des lignes directrices sur cet album et qui trouvent une conclusion parfaite avec Abgrund, sur lequel le groupe nous sert, pour une dernière fois, un titre lancinant sur plus de sept minutes et qui va s’effilocher dans le vide sur sa fin, laissant le silence comme seule épitaphe à ce dernier chapitre. 


C’est ainsi que s’achève la dernière œuvre d’Urfaust, dans une forme de misérabilisme et de plaintes, nous transportant aux frontières de la folie et du réel, avec pour seul transport une forme de douleur et le retour à des sonorités plus immémoriales. Bien terminer sa discographie n’est pas donné à tout le monde, c’est pourtant ce qu’est parvenu à faire Urfaust avec ce dernier album, au titre ô combien approprié. Si l’on regarde de manière rétrospective avec tout ce que le groupe a pu nous proposer comme évolutions et expérimentations sur la précédente décennie, il y a quelque chose de réconfortant de le voir reprendre sa forme initiale, ou, tout du moins quelque chose s’y rapprochant, car c’est bien un groupe qui a muri de ses pérégrinations que l’on retrouve ici. Mais c’est comme si les deux musiciens nous devaient ce retour à quelque chose de plus sale et de plus méphitique, un peu repoussant de primes abords, mais tellement captivant par la dramaturgie qu’il décline sur ces sept titres. C’est ainsi que le boucle devait se terminer: elle laisse derrière elle un sentiment d’amertume, car l’on n’aura plus de nouvelles réalisations à se mettre sous les oreilles, et aussi un sentiment de vide, car cette formation aura été tellement fascinante durant ses vingt années d’existence. 


A.Cieri



https://urfaust.bandcamp.com/album/untergang

vendredi 8 décembre 2023

Cirkeln - The Primitive Covenant

True Cult Records

03/11/2023



S’il est difficile de faire le tri dans la pléthore de sorties qu’il y a chaque année au sein de la scène black metal, - encore qu’il est assez aisé de faire des choix en fonction de sa conscience -, il est  parfois incompréhensible de voir telles ou telles formations recevoir les feux des projecteurs, là où d’autres, bien plus méritantes, restent dans l’obscurité. Cirkeln est malheureusement un cas d’école, proposant de très bons albums dans une indifférence quasiment générale, mais sans doute est-ce aussi dû au fait que son leader ne partage pas des idéaux d’extrême droite, ce qui a l’air de limiter son exposition médiatique, tout du moins en France. La peinture du Canadien Ted Nasmith, qui représente Boromir faisant résonner son cor alors qu’il subit l’assaut des Uruk-Hai de Saroumane tentant d’enlever Merry et Pippin, nous laisse présager, une nouvelle fois, un contenu bien épique de la part de Cirkeln. Le projet de Våndarr nous avait déjà fort enthousiasmé l’an dernier avec son deuxième album A Song to Sorrow, un vibrant manifeste de black metal épique, déjà évoqué dans ces colonnes. Mais plutôt que de se reposer sur ses lauriers le Suédois à continuer un travail acharné pour donner naissance à ce nouvel album, The Primitive Covenant, qui est loin d’être une redite du précédent album. 


Il est bien évidemment question de black metal épique et mélodique sur cette réalisation, et en cela l’on reste dans la ligne directrice de A Song to Sorrow. L’on ressent bien l’influence d’un Bathory et de tout un pan de références de black metal de la sorte dans la musique proposée par Våndarr, et j’y vois pas mal de rapprochements avec Zemial, notamment celui de la période Face of the Conqueror et In Monumentum. Il va sans dire que ces huit titres sont truffés de riffs tranchants et épiques, de mélodies prenantes et enivrantes, de quelques arpèges pour aérer le propos, et avec, de temps à autres, quelques petites mélodies de claviers ou d’autres instruments, comme sur le final de The Death of Thy Father. En dehors de la reprise de The Leather Nun, les sept titres sont loin d’être linéaires, les passages plus véloces alternent souvent avec des passages plus mid-tempo, quand l’on ne temporise pas pour repartir de plus belle. Cela reste suffisamment fluide et il ne faut pas s’attendre à des changements intempestifs de tempi, même s’ils sont nombreux. Dans tous les cas, c’est suffisamment diversifié d’un titre à l’autre pour que l’on reste en alerte et que l’on ne s’ennuie aucunement à son écoute. En cela, les compositions aussi diverses soient-elles, sont très bien agencées et remarquablement écrites. C’est surtout le riffing du Suédois qui est à mettre à l’honneur: quelque soit la manière d’exécution, cela reste inspiré de bout en bout et il y a ce côté jouissif à se délecter de ses riffs sur chaque titre, de le voir les enchaîner, excellents sur excellents, sur chacune des compositions. Je pourrais citer The Witch Bell et ce long passage mid-tempo martial avant que cela ne reparte de plus belle avec le riff principal et où le Suédois éructe "No Gods, No Masters". Il n’y a peut-être rien de révolutionnaire ici, si ce n’est l’amour du metal comme il se doit et ce genre de cajoleries pour nos conduits auditifs dont on aime se délecter.


Si j’évoque l’amour du metal, je devrais préciser de l’amour du metal à l’ancienne, - et bien fait, mais cela va de soi -, qui est sans doute le fait saillant de cet album, et ce qui va le différencier de son prédécesseur. Il y a en effet sur The Primitive Covenant une saveur old-school qui nous renvoie bien aux prémices du black metal des années quatre vingt, ou, pour prendre une référence plus proche, à cette démarche opérée par Darkthrone depuis les années deux mille. C’est ce qui rend cet album, dans sa globalité, bien plus rentre dedans que son prédécesseur, avec notamment moult passages dans une veine black thrash metal, un titre comme Defiled and Satanized en constitue un bel exemple, mais un titre comme The Witch Bell donnait déjà le change, là où le titre d’ouverture restait plus conforme à ce que l’on retrouvait sur A Song to Sorrow. Ce penchant plus vintage n’en est pas moins régressif, car les compositions demeurent toujours aussi touffues, c’est juste que l’on a un côté plus incisif dans l’ensemble, auquel il faut aussi adjoindre à certains moments des influences plus heavy metal, mais dans le côté épique de la chose. C’est cette bivalence que l’on retrouve sur Defiled and Satanized avec notamment ce passage médian plus mélodique et nostalgique. L’aura d’un Bathory est évidemment présente, mais l’on ressent aussi pas mal l’influence d’un Hellhammer et d’un Celtic Frost sur cet album, notamment dans certains passages plus plombés, mais pas seulement. Dans ce côté quasiment hommage à ses influences, l’on a aussi quelques clins d’œil disséminés sur cet album, que ce soit à Darkthrone sur Awakened by Lost Arcane Premonitions, ou bien à Celtic Frost sur As I Lay Waiting, des emprunts qui font plaisir et mouche. Cette vibe old-school, on la ressent aussi dans ce chant black metal assez rêche, enfouis dans une réverbération à l’ancienne, qui donne ce cachet bien antique et tellement approprié. 


Pour autant, ce parti pris pour quelque chose de plus ancien n’entache en rien le caractère épique de la musique de Cirkeln: il l’aborde ici d’une autre manière, dans une veine plus traditionaliste, mêlant habillement passages acérés à ceux plus héroïques, tout en conservant une trame mélodique. C’est d’ailleurs cela qui va renforcer l’impact de The Primitive Covenant dans sa durée. Au-delà de ce petit côté régressif et tellement jouissif dans cet aspect plus vindicatif de sa musique, l’on a surtout ici des compositions bien loin d’être basiques, combinant bien les deux facettes mises en avant ici. Ces trois quart d’heure de black metal auront de quoi ravir tout amateur du genre, en plus de ne pas se fourvoyer à aucun moment dans la fange d’un point de vue idéologique. Il n’y a rien de nouveau ici, juste une volonté de bien faire, et même de très bien faire, de la part de Våndarr avec des compositions qui tiennent la route et une dévotion toute particulière au metal à l’ancienne, qui aurait pu en faire un parfait candidat au Band of the Week de Fenriz fut un temps. Dans tous les cas, Cirkeln fait partie de ces formations qui nous font encore croire au metal de nos jours, capable de proposer, une nouvelle fois, un excellent album avec cette nouvelle réalisation, l’une des plus remarquables pour cette année deux mille vingt trois, à mon humble avis. Pour les amateurs de formats analogiques, il est à noter que le fort recommandable label True Cult Recors a édité cet album en cassette et dans un très beau vinyle de couleur verte. 


A.Cieri


https://cirkeln.bandcamp.com/album/the-primitive-covenant


jeudi 7 décembre 2023

Cathedral - Forest of Equilibrium

Earache Records

06/12/1991





Le meilleur album de Doom Metal de tous les temps! 


Je n’aurais sans doute pas de meilleurs mots pour définir ce qu’est Forest of Equilibrium, premier album de Cathedral et paru le six décembre mille neuf cent quatre vingt onze, totalement à contre courant de ce qui était en vogue à l’époque. Il faut dire que Cathedral, déjà à l’époque, était perçu comme une sorte d’anomalie, ayant pour seule carte de visite leur démo In Memorium, un condensé d’une demi-heure, pour quatre titres, à la fois suffocante et intrigante et affichant des caractéristiques bien loin des canons de l’époque, vouant un culte à la célérité et à la brutalité. Sans doute que le monde n’était pas près à accepter ce qu’allait proposer le quintet de Coventry, qui allait frapper très fort dès son premier album, laissant une plaie béante au monde entier et ouvrant la voie à tant de formations. J’ai beau avoir exploré de nombreuses voix, creusé pour dénicher des perles inconnues, mais rien n’y fait! Rien ne ressemble de près ou de loin à cette perle - noire, évidemment - angulaire que constitue cette œuvre unique. Beaucoup ont joué sur l’extrémisme, à qui tantôt sera plus lent que sur cet album, à qui sera tantôt plus lourd, à qui jouera bien plus sur la mélancolie, et à qui jouera pleinement la carte de l’étouffement. Je pourrais citer bien des exemples et, évidemment, des références dans le genre, et des albums clefs dans ma collection et qui me touchent personnellement. Mais, encore une fois, rien de tout cela ne se rapprochera de ce que j’éprouve et ressent en écoutant Forest of Equilibrium. Cela va bien évidemment au-delà de la dévotion que je porte à ce groupe et à cet album.


Si l’on se place d’un strict point de vue historique et stylistique, afin de donner un peu quelques éléments plutôt objectifs sur cet opus, il est bien à la charnière entre, d'un côté, le doom metal traditionnel hérité, au loin d’un Black Sabbath - et l’on notera que ce groupe a été formé par amour inconditionnel aux légendes de Birmingham -, et, plus proche, d’un Saint Vitus, d’un Pentagram, d’un Candlemass ou bien d’un Witchfinder General, et, de l'autre côté, les circonvolutions plus extrêmes du début des années quatre vingt dix, assez proches, par certains aspects, de la scène Doom Death Metal naissante. En cela, le chant très caverneux, pour ne pas le qualifier de brame, de Lee Dorrian, dans un aspect assez éploré et très rugueux, donne ce relief extrême à la chose, en plus de cette lenteur suffocante du propos. Même si l’on peut noter quelques efforts plus mélodiques de sa part, de temps à autres, tout ceci reste dans le registre du chant saturé, mais cadrant parfaitement avec l’ensemble. Cependant, à contrario de ses compatriotes de Paradise Lost ou de My Dying Bride, les éléments purement Death Metal sont totalement absents et encore moins toutes accélérations, même si l’on a parfois des passages mid-tempo bien plombés, mais toujours aussi patauds dans l’exécution, avec, en modèle du genre, le court Soul Sacrifice. L’on n’est pas, à ce moment précis, le groupe le plus lent du monde pour rien, à une époque où la course à la vitesse était un peu la norme et où un transfuge de Napalm Death en la personne de Lee Dorrian lui-même avait choisi une autre forme d’extrémisme musical pour s’exprimer. Dire que c’est album est lourd, pesant, assommant, lent, accablant, morne comme une journée sans soleil, c’est une gageure et même très convenu. Tous ces clichés qui collent encore au Doom Metal, Forest of Equilibrium les possède, tout simplement parce qu’il représente ce qu’est et doit être le Doom Metal dans son essence même: la musique de la lenteur et de la lourdeur. 


Sauf qu’à ceci, vient se rajouter une forme de désespoir avec en point d’orgue cette atmosphère assez unique: noire et irréelle, comme un songe qui débute de manière primesautière, à l’instar de cette flute traversière et des acoustiques qui ouvrent l’album, avant que le premières notes de guitares électriques viennent résonner et changer complètement la donne avec ce son baveux et granitique. Oui, ce côté insouciant prend très rapidement fin, et l’on va subir tous ces riffs marqués par le fer rouge de l’inspiration, simples dans leurs formes, mais tellement efficients dans leurs coups de semonce. C’est comme un venin qui se faufile doucement dans votre organisme pour diffuser son poison, par différentes étapes, avant de passer par cet état terminal où rien ne sera plus comme avant et comme l’exprime parfaitement Reaching Happiness, Touching Pain. Tout ici n’est que pessimisme, mais pas dans quelque chose de dégoulinant, car cela est fait avec poésie et classe, avec quelque chose qui touche au fantasmagorique. Lee Dorrian et consorts font en sorte d’expurger leurs mots par leur musique et leurs paroles et l’on sent toute la sincérité de leur démarche, tant tout cela sonne honnête et passionné, pour ne pas dire illuminé. Point de mélodies tapes à l’œil pour vous faire ressentir tout le poids et tous les maux exprimés ici puisque l’on se rattache plutôt au dogme du monolithisme pour faire passer son message. L’on notera toutefois l’influence évidente d’un Trouble dans cette manière d’appréhender les arrangements à deux guitares et dans ce côté très défaitiste de la musique déployée ici, nous renvoyant aux instants les plus atrabilaires de The Skull, album préféré de Lee Dorrian. Pour autant, chez Cathedral, l’on ne cherche aucunement toute forme de salut et le message pourrait être tout simplement celui-ci: « nous sommes condamnés, tout est foutu et en voici la bande son ». 


Se promener dans la forêt de l’équilibre, c’est accepter de se confronter à ses tourments personnels, à accepter de succomber à une certaine torpeur, à dédaigner toute forme de lumière pour appréhender une forme de lyrisme noir et à accepter le désespoir comme vertu cardinale. C'est aussi choisir de se perdre dans la nuit en suivant des sentiers tortueux, parsemés d'obstacles et d'avoir l'impression d'avancer lentement, sans d'autre buts que de se perdre, enivré par ces mélopées antiques qui savent tout autant toucher par leur travail de sape, que vous faire quitter le monde réel et ses turpitudes. Chaque riff, chaque mélodie, chaque ligne de chant de Lee Dorrian viendront vous rappeler que tout n’est que souffrance sur cette terre et que l’on ne peut aucunement échapper à tout ceci, à moins de passer de l'autre côté de l'équilibre. Le seul titre Ebony Tears pourrait résumer tout ceci, mais ce serait faire injure aux six autres compositions présentes sur cet album. Il y a ici quelque chose d’inquiétant, comme quelque chose que l’on souhaiterait refouler mais qui ne demande qu’à s’exprimer, ou, mieux encore, à se déverser. Comme si des courants noirs trop longtemps contenus ne demandaient qu’à se déverser, impétueux, laissant tout un flot de ressentiments derrière eux, dans ce parcours méandreux. Forest of Equilibrium a justement ce côté fascinant tant il exprime quelque chose de très affligé et pessimiste avec des moyens assez simples. C’est cela qui fait aussi la singularité de Forest of Equilibrium, aussi bien dans la discographie des Anglais, que par rapport aux autres formations de Doom Metal. Il y a bien ici toute l’essence de ce style condensé en un seul album, aussi bien en terme stylistique avec cette lourdeur et cette lenteur inhérentes au genre, mais aussi dans ce côté terminal et condamné. 


Si l’on peine souvent à trouver un album qui résumerait aux néophytes ce qu’est tel ou tel genre musical, et notamment dans le metal avec ces différentes ramifications, c’est pourtant simple avec le Doom Metal: il n’y aura jamais mieux pour définir ce style que Forest of Equilibrium. Mais au-delà du contexte de sa sortie, du lourd héritage qu’il a laissé pour toute une scène, il y a aussi un album fantastique et hypnotique, tellement hors du temps qu’il est tout autant anachronique qu’intemporel. Ce n’est un secret pour personne que Cathedral constitue l’un de mes groupes favoris et cet album reste mon préféré d’une discographie peu avare en grands albums. Mais cette première mouture de Cathedral a une saveur comme nulle autre, une âme forestière, nocturne et tourbeuse qui sait faire mouche avec peu de moyens, enivrante et inaltérable. C’est peu de dire que rien ne fut plus comme avant après un tel album, même pour ses géniteurs qui ont décidé d’évoluer pendant plus de vingt ans vers d’autres horizons avant de tenter de s’en rapprocher avec leur dernier album, The Last Spire. Si ma dévotion pour ce groupe avait commencé avec d’autres albums, c’est bien celui-ci qui a terminé ma totale conversion. Dans les contrées où je réside, le six décembre correspond à la fête de la saint Nicolas, pourtant c’est bien un tout autre culte auquel je rends hommage chaque année à cette date précisément, préférant écouter cet album en boucle plutôt que de me goinfrer de mennelles. Après tout, la pochette de cet album réalisée par Dave Patchett n’est-elle pas censée représenter les deux faces du monde, entre lumière et obscurité? Ce qui est tout à faire raccord avec le folklore autours de cette fête. 


Magnum opus, chef d’œuvre indépassé et indépassable, épitomé du genre, Forest of Equilibrium est tout ceci à la fois et, surtout, est et restera à jamais le meilleur album de Doom Metal de tous les temps.



A.Cieri

https://cathedral-band.bandcamp.com/album/forest-of-equilibrium

mercredi 23 août 2023

Static Abyss - Aborted from Reality

Peaceville records

30/06/2023




Le disque qui a créé chez moi une rechute sévère dans le death metal cet été. Certains diront qu'il m'en fallait peu, cet album étant considéré ici où là comme un sous-Autopsy, exutoire de deux de ses membres ne sachant que faire de leurs brouillons.

Mais voilà, Static Abyss m'a rappelé la beauté du death metal. Le diable et les détails se trouvent dans ces notes qui durent un peu plus longtemps que d'habitude, cette basse qui clapote, ce râle qui se libère et plonge plus d'une fois dans la contemplation béate de cet outre-monde dessiné à quatre mains et une voix - et pas n'importe lesquelles puisque l'on parle de monsieur Abscess (bien meilleur sur la longueur qu'Autopsy mais c'est un autre sujet) et monsieur Brainoil et Laudanum (qui a la science de lovecrafter ce qu'il touche, cf. The Coronation)... Non pas la menace d'un univers macabre mais sa poésie à lui, gluante, aveuglante (la pochette à elle seule titille l'imagination), impassible, avançant avec la sérénité de celui qui a toujours été là et sera toujours là.

C'est peu mais, dans ce death doom punk qui a déjà tant roulé dans le scabreux, le gore et le fantastique, c'est le pas qu'il fallait faire, loin de toute frime, toute volonté d'agression (elle arrive presque par hasard et te roule sur la gueule sans te prêter attention) mais avec une certaine émotion,  presque emphatique pour ces couleurs tombées du ciel.

C'est étrangement beau, donc. Une phrase qui va bien au death metal et son trop-plein de vie qui remugle, brise les murs de la réalité et s'étend comme on se jette dans son lit... Quand les choses sont bien faites. Elles le sont ici.


Cripure 


Lien bandcamp : https://peaceville.bandcamp.com/album/aborted-from-reality

jeudi 17 août 2023

Wytch Hazel - IV : Sacrament

Bad Omen Records

02/06/2023




Un nouvel album de Wytch Hazel, un peu plus de deux ans et demi après la sortie de l’excellent III: Pentecost, voilà bien une nouvelle qui pouvait me réjouir. Les Lancastriens font parti de mes chouchous depuis la sortie de leur premier album, Prelude, en deux mille seize. Et c’est avec une certaine joie que j’ai suivi les pérégrinations de nos quatre chevaliers depuis lors, avec des albums de grande qualité. Et pourtant, ce n’est guère ce même enthousiasme qui m’a envahi pour la sortie de ce quatrième album. La faute peut-être à un trop grand nombre d’extraits, trois pour être précis pour dix titres au final, dévoilés en amont de la sortie de cet album, - mais l’on ne peut pas trop passer outre les us et coutumes du marketing désormais -, et un storytelling un peu trop léché à mon goût. Ce n’est pas un procès d’intention que je fais, chaque groupe doit user de ses moyens pour se démarquer et faire parler de lui pour espérer diffuser sa musique, ce d’autant lorsqu’elle est de qualité. Oui, mais voilà, j’avais l’impression de connaître l’album avant même de l’avoir écouté, et cela entache un peu la découverte de l’œuvre dans son entièreté, surtout lorsque l’on connait le soin qu’apporte le sieur Colin Hendra à sa musique. En soit, je commence à préférer des formations qui annoncent au dernier moment la sortie d’un album, sans faire tout un tintamarre, à l’instar d’un Urfaust très récemment. Est-ce une raison valable pour rejeter un tel album? Bien entendu que non, même si je dois avouer que les toutes premières écoutes de cette nouvelle réalisation m’avaient clairement laissé sur ma faim, une grande première pour ce qui concerne ma relation avec Wytch Hazel. 


En effet, de primes abords, ce qui m’a sauté aux oreilles, c’est cette sensation de retrouver un Wytch Hazel ultra balisé et qui n’a pas trop évolué, là où l’on pouvait trouver un gap qualitatif entre le deuxième et le troisième album. En même temps, qu’attendre d’un groupe tel que Wytch Hazel d’évoluer entre deux albums et de sortir de son style unique et tellement ancré dans une double tradition, entre ce côté folk chevaleresque et ce heavy metal traditionnel teinté d’héroïsme? Bien évidemment, l’on retrouve ici un Wytch Hazel comme on l’a toujours connu ou presque, avec ce heavy metal pas foncièrement violent mais qui rappelle tout autant les premiers groupes de New Wave of British Heavy Metal, avec une dynamique semblable aux tous premiers Iron Maiden, le côté urbain en moins, ou à Angel Witch, le côté satanique en moins. À cela vous ajoutez une petite touche folklorique, moins mise en avant mais encore bien présente sur le très beau Futur Is Gold et sur Endless Battle, qui donne forcément ce cachet tellement médiéval à leur musique, faisant du quatuor des sortes de troubadours des temps modernes, ce que confirment leurs tenues de scène. Et puis, pour parfaire cette description, et c’est cet élément qui m’a charmé dès le départ, c’est cette filiation avec Thin Lizzy, - et meilleur serait le monde s’il écoutait plus souvent Thin Lizzy -, avec ce côté rock bien dynamique, et, évidemment, ces leads harmonisées, qui seront toujours pour moi une sorte de cajolerie pour les oreilles. L’on retrouve bien tout ceci sur ce nouvel album, pas de surprises ni de déception quant à ce chapitre là. À cela l’on doit aussi ajouter ce chant unique et fier, mais empli d’émotions de Colin Hendra, toujours aussi impeccable et même noble, d'une certaine manière, dans son interprétation. 


Un leader qui a toujours ce feu sacré et qui a décidé cette fois-ci de jouer sur quelque chose de plus dynamique et peut-être de moins touffu que sur son prédécesseur, où moult lignes de guitares se superposaient. Attention toutefois à ne pas croire que ceci a été bâclé et que la production puisse en pâtir. L’on ressent toujours à l’écoute de ces titres d’un autre âge ce cachet hérité des années quatre vingt dix et de la décennie précédente, avec un son très propre et puissant, mais surtout un grain de guitare très reconnaissable et surtout très agréable. Si l’on devait faire une comparaison avec son prédécesseur, l’on pourra affirmer que cet album ci est sans doute bien moins spirituel que son prédécesseur et met plus en avant une touche conquérante, pour ne pas dire épique, avec toujours ces thématiques très chrétiennes mises en avant, cela fait partie du charme et du cachet des Anglais. Ne vous attendez pas à de longues cavalcades sur cet album, l’on reste dans quelque chose de très calibré, n’excédante que rarement les quatre minutes. Pour autant, l’on est loin d’avoir des titres minimalistes, il y a toujours des ponts et des passages plus nuancés pour couper le schéma couplet - refrain que le groupe nous propose. En cela, l’on aurait pu croire que l’on aurait un album assez direct et facilement assimilable vu ce que j’ai énoncé plus haut. C’est en partie vrai, mais je trouve que c’est album prend son temps pour dévoiler ses facettes et ses charmes. Et s’il n’y a peut-être pas de gros tubes immédiats, - encore que Angel of Light répond à ces critères -, il y a dix titres assez solides qui deviennent de plus en plus entêtants au fil des écoutes, à l’instar d’un Deliver Us, - bien que ce titre donne cruellement envie d’écouter Warlord -. Oui, ce Sacrament a un côté grower assez inattendu, et c’est vraiment ce qui fait son charme, avec notamment un excellent enchaînement sur les quatre derniers titres, sans doute ceux où l’émotion et la nostalgie sont les plus mis en exergue.


Ce n’est donc pas avec ce quatrième album que les Anglais vont me décevoir, ils auront mis un peu plus de temps pour me convaincre, mais je trouve très bien d’avoir un album qui se mérite, qui ne se dévoile pas facilement et qui demande à être découvert, un peu à l’ancienne, à une période où la musique devient quelque chose de jetable, - mais c’est là un autre débat. Oui, Wytch Hazel vont demeurer encore pour un bon moment mes chouchous avec leur heavy metal chevaleresque, qui, s’il reprend des codes et des dogmes maintes fois éculés, gardent une réelle pertinence. Et c’est même rassurant de retrouver les Anglais avec autant de brillance et d’envie, à tel point que l’on se laisse, une fois encore, prendre au jeu de cette musique quasiment intemporelle, mais tout autant chatoyante qu’enivrante. 


https://wytchhazel.bandcamp.com/album/iv-sacrament


A.Cieri

dimanche 6 août 2023

Paradise Lost - Shades of God

Music For Nations

14/07/1992




Shades of God, où l’album qui ne ressemble à nul autre dans la discographie de Paradise Lost, - à part peut-être, dans l’histoire récente du groupe et à bien des égards, Medusa, mais c’est là une autre histoire. Encore que l’on pourrait difficilement dire que les quatre premiers albums du groupe se ressemblent les uns aux autres, entre un Lost Paradise séminal à plus d’un titre, un Gothic qui fit œuvre d’ouverture pour tant de choses et un Icon qui allait mettre en avant les aspects plus mélodiques de la formation. Oui, mais voilà, celui-ci ne ressemble en rien à ce qui existait avant et ce qui existera par la suite pour les Anglais, mais peut-être pas seulement, car des albums tels quels, il n’y en a guère. Shades of God a cette saveur unique d’un album qui ne sait pas s’il doit choisir entre le doom death metal antique, le doom metal traditionnel, avec de grosses lampées de Trouble pour assaisonner tout cela, et quelques petites touches gothiques de ci, de là, même si elles sont moins proéminentes ici, à l’exception, bien évidemment, d’un As I Die, pour nous rappeler que l’amour de Milton n’est pas surfait ici. 


Mais comment donc qualifier cet album? Aventureux? Il l’est à bien des égards, notamment dans cette complexification des compositions, qui n’entrent pas toutes dans les mêmes schémas. L’on prend le temps ici de tisser des structures un peu plus tortueuses, avec breaks et contre-breaks, accélérations et ralentissements, sans oublier d’inclure, de temps à autres, des intermèdes acoustiques, rendant tout ceci à la fois plus suffocant et en même temps plus profond. L’on n’aura jamais connu Paradise Lost aussi étoffé dans sa manière d’écrire, laissant souvent la musique prendre le devant en laissant le chant de côté, pour autant de moments où la pesanteur du propos va être mise en exergue, quand ce n’est pas une facette plus intimiste. Écoutez Daylight Torn et sa construction admirable pour vous en rendre compte et se dire que voilà bien un titre que Mikael Åkerfeldt aurait tant aimé avoir écrit, sauf qu’il n’aura jamais ni le talent et ni la classe d’un Gregor Mackintosh et encore moins la faculté à faire passer des sentiments dépressifs et mortuaires dans ses growls, à contrario d’un Nick Holmes, - ce qui tend d’ailleurs à clore les débats sur Bloodbath. 


Automnal? Il y a de cela, aussi bien dans cette teinte cramoisie et froide qui se dégage des neuf titres, à la beauté froide, mais parfois hirsute, comme quelque chose qui fuit un peu la lumière et qui se prépare à la désolation des longues nuits d’hiver à venir. Il y a effectivement cet aspect du temps qui passe, inéluctable et tellement inexorable, amenant un peu plus à chaque instant vers la fatalité ultime. Sans doute n’est-ce pas pour rien que As I Die vient clôturer tout ceci. L’on ressent bien, à de nombreux instants, ces bouffées d’émotions qui prennent aux tripes avec ce ressentiment d’avoir brûlé une part de son existence et de se morfondre en regrets. Comment ne pas rester insensibles à ces coulées de tristesse émanant de ces leads majestueuses ou de ces arpèges qui apparaissent de manière fugace de temps à autres. L’on n’a pas ici le poignet folk et sensible des contes d’été, mais bien ce spleen authentiquement anglais, tout autant classe que dans la retenue, car l’on sait garder une part d’austérité, même lorsque l’on se met à nu. Mais pour autant, l’on passe souvent du jaune décrépit des feuilles à quelque chose de plus rubescent, lors de ces instants où une forme de rage, mais de celle qui précède le plus souvent le renoncement, vient poindre, comme sur Crying For Eternity et surtout sur Pity the Sadness - avec les frissons qui viennent vous couvrir l'échine dès cette introduction et ses « Morning » tellement libérateurs. 


Forestier? C’est là une teinte que l’on n’a point souvent rencontrée chez Paradise Lost. Et pourtant, c’est bien l’album qui sent tout autant l’humus que l’envie de se réfugier dans les profondeurs d’une forêt pour s’y recueillir, se recentrer sur ses douleurs et accepter sa simple condition d’homme, où toutes les senteurs vivaces sont aiguisées par la pluie qui vient de tomber, accentuant la décomposition des éléments. Mais cette forêt a quelque chose de sauvage et de non apprivoisée. Elle nécessite de prendre de nombreux chemins de traverse pour être découverte et il ne faudra pas avoir peur de se frotter aux ronces, ou bien de manquer de tomber au sol en s’étant pris les pieds dans des racines ensauvagées. C’est un long chemin de croix que nous avons ici mais l’on préfère s’abriter sous la pénombre de pins faussement alignés plutôt que de rechercher la lumière réconfortante et chaleureuse. En cela, l’on n’est pas si loin de cela de la forêt de l’équilibre et de ses psaumes proférés quelques mois auparavant par leurs compatriotes. L’on y retrouve un petit peu de ce même pessimisme et de cette même noirceur, même si, ici, les teintes ne seront pas les mêmes, et, évidemment toute forme de monolithisme et d’extrême lenteur sont absents. Mais pourtant, ce sont bien des sentiers assez similaires que l’on franchira ici, mais avec une autre forme de poésie.


Indispensable? C’est réellement là tout le bien fondé de ce Shades of God. Des ombres divines qui sont capables d’obscurcirent les journées les plus ensoleillées et d’apporter un voile d’obsidienne à toute lueur d’espoir. Car il y a ici cette essence même de ce qu’est le doom metal dans son acception la plus générale: cette musique des damnés de la terre, du jugement dernier, capable de mettre des mots et des notes sur les maux de cette humanité vouée au jugement dernier. C’est en tout cas l’album le plus doom metal de Paradise Lost, celui où l’on sent bien cette filiation entre ce pessimisme tout britannique, partagé avec bon nombre de ses contemporains, et ce côté désespéré tout autant hérité de The Skull de Trouble que d'un Candlemass dans ses moments les plus désolés. Pas aussi emblématique que d’autres éléments de sa riche discographie, il mérite pour autant une pleine et grande attention et reste toujours aussi pertinent malgré les décennies écoulées depuis sa sortie. Aussi, aurais-je pu le qualifier d’intemporel, de boisé, d’hirsute, s’il m’avait fallu le résumer en trois mots, évoquer la trame tragique qui l’anime et lui accoler le terme de classique pour encore mieux le définir. Mais je préfère garder en mémoire son authenticité et ses nombreux sombres mystères qu'il recèle et qui me fascinent toujours autant. 


A.Cieri

Anohni and the Johnsons - My Back Was a Bridge for You to Cross

Rough Trade/Secretly Canadian 07/07/2023 Anohni avait déjà brisé sa coquille sur Hoplesseness paru 7 ans plus tôt. Sans les Johnsons mais ...