jeudi 7 décembre 2023

Cathedral - Forest of Equilibrium

Earache Records

06/12/1991





Le meilleur album de Doom Metal de tous les temps! 


Je n’aurais sans doute pas de meilleurs mots pour définir ce qu’est Forest of Equilibrium, premier album de Cathedral et paru le six décembre mille neuf cent quatre vingt onze, totalement à contre courant de ce qui était en vogue à l’époque. Il faut dire que Cathedral, déjà à l’époque, était perçu comme une sorte d’anomalie, ayant pour seule carte de visite leur démo In Memorium, un condensé d’une demi-heure, pour quatre titres, à la fois suffocante et intrigante et affichant des caractéristiques bien loin des canons de l’époque, vouant un culte à la célérité et à la brutalité. Sans doute que le monde n’était pas près à accepter ce qu’allait proposer le quintet de Coventry, qui allait frapper très fort dès son premier album, laissant une plaie béante au monde entier et ouvrant la voie à tant de formations. J’ai beau avoir exploré de nombreuses voix, creusé pour dénicher des perles inconnues, mais rien n’y fait! Rien ne ressemble de près ou de loin à cette perle - noire, évidemment - angulaire que constitue cette œuvre unique. Beaucoup ont joué sur l’extrémisme, à qui tantôt sera plus lent que sur cet album, à qui sera tantôt plus lourd, à qui jouera bien plus sur la mélancolie, et à qui jouera pleinement la carte de l’étouffement. Je pourrais citer bien des exemples et, évidemment, des références dans le genre, et des albums clefs dans ma collection et qui me touchent personnellement. Mais, encore une fois, rien de tout cela ne se rapprochera de ce que j’éprouve et ressent en écoutant Forest of Equilibrium. Cela va bien évidemment au-delà de la dévotion que je porte à ce groupe et à cet album.


Si l’on se place d’un strict point de vue historique et stylistique, afin de donner un peu quelques éléments plutôt objectifs sur cet opus, il est bien à la charnière entre, d'un côté, le doom metal traditionnel hérité, au loin d’un Black Sabbath - et l’on notera que ce groupe a été formé par amour inconditionnel aux légendes de Birmingham -, et, plus proche, d’un Saint Vitus, d’un Pentagram, d’un Candlemass ou bien d’un Witchfinder General, et, de l'autre côté, les circonvolutions plus extrêmes du début des années quatre vingt dix, assez proches, par certains aspects, de la scène Doom Death Metal naissante. En cela, le chant très caverneux, pour ne pas le qualifier de brame, de Lee Dorrian, dans un aspect assez éploré et très rugueux, donne ce relief extrême à la chose, en plus de cette lenteur suffocante du propos. Même si l’on peut noter quelques efforts plus mélodiques de sa part, de temps à autres, tout ceci reste dans le registre du chant saturé, mais cadrant parfaitement avec l’ensemble. Cependant, à contrario de ses compatriotes de Paradise Lost ou de My Dying Bride, les éléments purement Death Metal sont totalement absents et encore moins toutes accélérations, même si l’on a parfois des passages mid-tempo bien plombés, mais toujours aussi patauds dans l’exécution, avec, en modèle du genre, le court Soul Sacrifice. L’on n’est pas, à ce moment précis, le groupe le plus lent du monde pour rien, à une époque où la course à la vitesse était un peu la norme et où un transfuge de Napalm Death en la personne de Lee Dorrian lui-même avait choisi une autre forme d’extrémisme musical pour s’exprimer. Dire que c’est album est lourd, pesant, assommant, lent, accablant, morne comme une journée sans soleil, c’est une gageure et même très convenu. Tous ces clichés qui collent encore au Doom Metal, Forest of Equilibrium les possède, tout simplement parce qu’il représente ce qu’est et doit être le Doom Metal dans son essence même: la musique de la lenteur et de la lourdeur. 


Sauf qu’à ceci, vient se rajouter une forme de désespoir avec en point d’orgue cette atmosphère assez unique: noire et irréelle, comme un songe qui débute de manière primesautière, à l’instar de cette flute traversière et des acoustiques qui ouvrent l’album, avant que le premières notes de guitares électriques viennent résonner et changer complètement la donne avec ce son baveux et granitique. Oui, ce côté insouciant prend très rapidement fin, et l’on va subir tous ces riffs marqués par le fer rouge de l’inspiration, simples dans leurs formes, mais tellement efficients dans leurs coups de semonce. C’est comme un venin qui se faufile doucement dans votre organisme pour diffuser son poison, par différentes étapes, avant de passer par cet état terminal où rien ne sera plus comme avant et comme l’exprime parfaitement Reaching Happiness, Touching Pain. Tout ici n’est que pessimisme, mais pas dans quelque chose de dégoulinant, car cela est fait avec poésie et classe, avec quelque chose qui touche au fantasmagorique. Lee Dorrian et consorts font en sorte d’expurger leurs mots par leur musique et leurs paroles et l’on sent toute la sincérité de leur démarche, tant tout cela sonne honnête et passionné, pour ne pas dire illuminé. Point de mélodies tapes à l’œil pour vous faire ressentir tout le poids et tous les maux exprimés ici puisque l’on se rattache plutôt au dogme du monolithisme pour faire passer son message. L’on notera toutefois l’influence évidente d’un Trouble dans cette manière d’appréhender les arrangements à deux guitares et dans ce côté très défaitiste de la musique déployée ici, nous renvoyant aux instants les plus atrabilaires de The Skull, album préféré de Lee Dorrian. Pour autant, chez Cathedral, l’on ne cherche aucunement toute forme de salut et le message pourrait être tout simplement celui-ci: « nous sommes condamnés, tout est foutu et en voici la bande son ». 


Se promener dans la forêt de l’équilibre, c’est accepter de se confronter à ses tourments personnels, à accepter de succomber à une certaine torpeur, à dédaigner toute forme de lumière pour appréhender une forme de lyrisme noir et à accepter le désespoir comme vertu cardinale. C'est aussi choisir de se perdre dans la nuit en suivant des sentiers tortueux, parsemés d'obstacles et d'avoir l'impression d'avancer lentement, sans d'autre buts que de se perdre, enivré par ces mélopées antiques qui savent tout autant toucher par leur travail de sape, que vous faire quitter le monde réel et ses turpitudes. Chaque riff, chaque mélodie, chaque ligne de chant de Lee Dorrian viendront vous rappeler que tout n’est que souffrance sur cette terre et que l’on ne peut aucunement échapper à tout ceci, à moins de passer de l'autre côté de l'équilibre. Le seul titre Ebony Tears pourrait résumer tout ceci, mais ce serait faire injure aux six autres compositions présentes sur cet album. Il y a ici quelque chose d’inquiétant, comme quelque chose que l’on souhaiterait refouler mais qui ne demande qu’à s’exprimer, ou, mieux encore, à se déverser. Comme si des courants noirs trop longtemps contenus ne demandaient qu’à se déverser, impétueux, laissant tout un flot de ressentiments derrière eux, dans ce parcours méandreux. Forest of Equilibrium a justement ce côté fascinant tant il exprime quelque chose de très affligé et pessimiste avec des moyens assez simples. C’est cela qui fait aussi la singularité de Forest of Equilibrium, aussi bien dans la discographie des Anglais, que par rapport aux autres formations de Doom Metal. Il y a bien ici toute l’essence de ce style condensé en un seul album, aussi bien en terme stylistique avec cette lourdeur et cette lenteur inhérentes au genre, mais aussi dans ce côté terminal et condamné. 


Si l’on peine souvent à trouver un album qui résumerait aux néophytes ce qu’est tel ou tel genre musical, et notamment dans le metal avec ces différentes ramifications, c’est pourtant simple avec le Doom Metal: il n’y aura jamais mieux pour définir ce style que Forest of Equilibrium. Mais au-delà du contexte de sa sortie, du lourd héritage qu’il a laissé pour toute une scène, il y a aussi un album fantastique et hypnotique, tellement hors du temps qu’il est tout autant anachronique qu’intemporel. Ce n’est un secret pour personne que Cathedral constitue l’un de mes groupes favoris et cet album reste mon préféré d’une discographie peu avare en grands albums. Mais cette première mouture de Cathedral a une saveur comme nulle autre, une âme forestière, nocturne et tourbeuse qui sait faire mouche avec peu de moyens, enivrante et inaltérable. C’est peu de dire que rien ne fut plus comme avant après un tel album, même pour ses géniteurs qui ont décidé d’évoluer pendant plus de vingt ans vers d’autres horizons avant de tenter de s’en rapprocher avec leur dernier album, The Last Spire. Si ma dévotion pour ce groupe avait commencé avec d’autres albums, c’est bien celui-ci qui a terminé ma totale conversion. Dans les contrées où je réside, le six décembre correspond à la fête de la saint Nicolas, pourtant c’est bien un tout autre culte auquel je rends hommage chaque année à cette date précisément, préférant écouter cet album en boucle plutôt que de me goinfrer de mennelles. Après tout, la pochette de cet album réalisée par Dave Patchett n’est-elle pas censée représenter les deux faces du monde, entre lumière et obscurité? Ce qui est tout à faire raccord avec le folklore autours de cette fête. 


Magnum opus, chef d’œuvre indépassé et indépassable, épitomé du genre, Forest of Equilibrium est tout ceci à la fois et, surtout, est et restera à jamais le meilleur album de Doom Metal de tous les temps.



A.Cieri

https://cathedral-band.bandcamp.com/album/forest-of-equilibrium

mercredi 23 août 2023

Static Abyss - Aborted from Reality

Peaceville records

30/06/2023




Le disque qui a créé chez moi une rechute sévère dans le death metal cet été. Certains diront qu'il m'en fallait peu, cet album étant considéré ici où là comme un sous-Autopsy, exutoire de deux de ses membres ne sachant que faire de leurs brouillons.

Mais voilà, Static Abyss m'a rappelé la beauté du death metal. Le diable et les détails se trouvent dans ces notes qui durent un peu plus longtemps que d'habitude, cette basse qui clapote, ce râle qui se libère et plonge plus d'une fois dans la contemplation béate de cet outre-monde dessiné à quatre mains et une voix - et pas n'importe lesquelles puisque l'on parle de monsieur Abscess (bien meilleur sur la longueur qu'Autopsy mais c'est un autre sujet) et monsieur Brainoil et Laudanum (qui a la science de lovecrafter ce qu'il touche, cf. The Coronation)... Non pas la menace d'un univers macabre mais sa poésie à lui, gluante, aveuglante (la pochette à elle seule titille l'imagination), impassible, avançant avec la sérénité de celui qui a toujours été là et sera toujours là.

C'est peu mais, dans ce death doom punk qui a déjà tant roulé dans le scabreux, le gore et le fantastique, c'est le pas qu'il fallait faire, loin de toute frime, toute volonté d'agression (elle arrive presque par hasard et te roule sur la gueule sans te prêter attention) mais avec une certaine émotion,  presque emphatique pour ces couleurs tombées du ciel.

C'est étrangement beau, donc. Une phrase qui va bien au death metal et son trop-plein de vie qui remugle, brise les murs de la réalité et s'étend comme on se jette dans son lit... Quand les choses sont bien faites. Elles le sont ici.


Cripure 


Lien bandcamp : https://peaceville.bandcamp.com/album/aborted-from-reality

jeudi 17 août 2023

Wytch Hazel - IV : Sacrament

Bad Omen Records

02/06/2023




Un nouvel album de Wytch Hazel, un peu plus de deux ans et demi après la sortie de l’excellent III: Pentecost, voilà bien une nouvelle qui pouvait me réjouir. Les Lancastriens font parti de mes chouchous depuis la sortie de leur premier album, Prelude, en deux mille seize. Et c’est avec une certaine joie que j’ai suivi les pérégrinations de nos quatre chevaliers depuis lors, avec des albums de grande qualité. Et pourtant, ce n’est guère ce même enthousiasme qui m’a envahi pour la sortie de ce quatrième album. La faute peut-être à un trop grand nombre d’extraits, trois pour être précis pour dix titres au final, dévoilés en amont de la sortie de cet album, - mais l’on ne peut pas trop passer outre les us et coutumes du marketing désormais -, et un storytelling un peu trop léché à mon goût. Ce n’est pas un procès d’intention que je fais, chaque groupe doit user de ses moyens pour se démarquer et faire parler de lui pour espérer diffuser sa musique, ce d’autant lorsqu’elle est de qualité. Oui, mais voilà, j’avais l’impression de connaître l’album avant même de l’avoir écouté, et cela entache un peu la découverte de l’œuvre dans son entièreté, surtout lorsque l’on connait le soin qu’apporte le sieur Colin Hendra à sa musique. En soit, je commence à préférer des formations qui annoncent au dernier moment la sortie d’un album, sans faire tout un tintamarre, à l’instar d’un Urfaust très récemment. Est-ce une raison valable pour rejeter un tel album? Bien entendu que non, même si je dois avouer que les toutes premières écoutes de cette nouvelle réalisation m’avaient clairement laissé sur ma faim, une grande première pour ce qui concerne ma relation avec Wytch Hazel. 


En effet, de primes abords, ce qui m’a sauté aux oreilles, c’est cette sensation de retrouver un Wytch Hazel ultra balisé et qui n’a pas trop évolué, là où l’on pouvait trouver un gap qualitatif entre le deuxième et le troisième album. En même temps, qu’attendre d’un groupe tel que Wytch Hazel d’évoluer entre deux albums et de sortir de son style unique et tellement ancré dans une double tradition, entre ce côté folk chevaleresque et ce heavy metal traditionnel teinté d’héroïsme? Bien évidemment, l’on retrouve ici un Wytch Hazel comme on l’a toujours connu ou presque, avec ce heavy metal pas foncièrement violent mais qui rappelle tout autant les premiers groupes de New Wave of British Heavy Metal, avec une dynamique semblable aux tous premiers Iron Maiden, le côté urbain en moins, ou à Angel Witch, le côté satanique en moins. À cela vous ajoutez une petite touche folklorique, moins mise en avant mais encore bien présente sur le très beau Futur Is Gold et sur Endless Battle, qui donne forcément ce cachet tellement médiéval à leur musique, faisant du quatuor des sortes de troubadours des temps modernes, ce que confirment leurs tenues de scène. Et puis, pour parfaire cette description, et c’est cet élément qui m’a charmé dès le départ, c’est cette filiation avec Thin Lizzy, - et meilleur serait le monde s’il écoutait plus souvent Thin Lizzy -, avec ce côté rock bien dynamique, et, évidemment, ces leads harmonisées, qui seront toujours pour moi une sorte de cajolerie pour les oreilles. L’on retrouve bien tout ceci sur ce nouvel album, pas de surprises ni de déception quant à ce chapitre là. À cela l’on doit aussi ajouter ce chant unique et fier, mais empli d’émotions de Colin Hendra, toujours aussi impeccable et même noble, d'une certaine manière, dans son interprétation. 


Un leader qui a toujours ce feu sacré et qui a décidé cette fois-ci de jouer sur quelque chose de plus dynamique et peut-être de moins touffu que sur son prédécesseur, où moult lignes de guitares se superposaient. Attention toutefois à ne pas croire que ceci a été bâclé et que la production puisse en pâtir. L’on ressent toujours à l’écoute de ces titres d’un autre âge ce cachet hérité des années quatre vingt dix et de la décennie précédente, avec un son très propre et puissant, mais surtout un grain de guitare très reconnaissable et surtout très agréable. Si l’on devait faire une comparaison avec son prédécesseur, l’on pourra affirmer que cet album ci est sans doute bien moins spirituel que son prédécesseur et met plus en avant une touche conquérante, pour ne pas dire épique, avec toujours ces thématiques très chrétiennes mises en avant, cela fait partie du charme et du cachet des Anglais. Ne vous attendez pas à de longues cavalcades sur cet album, l’on reste dans quelque chose de très calibré, n’excédante que rarement les quatre minutes. Pour autant, l’on est loin d’avoir des titres minimalistes, il y a toujours des ponts et des passages plus nuancés pour couper le schéma couplet - refrain que le groupe nous propose. En cela, l’on aurait pu croire que l’on aurait un album assez direct et facilement assimilable vu ce que j’ai énoncé plus haut. C’est en partie vrai, mais je trouve que c’est album prend son temps pour dévoiler ses facettes et ses charmes. Et s’il n’y a peut-être pas de gros tubes immédiats, - encore que Angel of Light répond à ces critères -, il y a dix titres assez solides qui deviennent de plus en plus entêtants au fil des écoutes, à l’instar d’un Deliver Us, - bien que ce titre donne cruellement envie d’écouter Warlord -. Oui, ce Sacrament a un côté grower assez inattendu, et c’est vraiment ce qui fait son charme, avec notamment un excellent enchaînement sur les quatre derniers titres, sans doute ceux où l’émotion et la nostalgie sont les plus mis en exergue.


Ce n’est donc pas avec ce quatrième album que les Anglais vont me décevoir, ils auront mis un peu plus de temps pour me convaincre, mais je trouve très bien d’avoir un album qui se mérite, qui ne se dévoile pas facilement et qui demande à être découvert, un peu à l’ancienne, à une période où la musique devient quelque chose de jetable, - mais c’est là un autre débat. Oui, Wytch Hazel vont demeurer encore pour un bon moment mes chouchous avec leur heavy metal chevaleresque, qui, s’il reprend des codes et des dogmes maintes fois éculés, gardent une réelle pertinence. Et c’est même rassurant de retrouver les Anglais avec autant de brillance et d’envie, à tel point que l’on se laisse, une fois encore, prendre au jeu de cette musique quasiment intemporelle, mais tout autant chatoyante qu’enivrante. 


https://wytchhazel.bandcamp.com/album/iv-sacrament


A.Cieri

dimanche 6 août 2023

Paradise Lost - Shades of God

Music For Nations

14/07/1992




Shades of God, où l’album qui ne ressemble à nul autre dans la discographie de Paradise Lost, - à part peut-être, dans l’histoire récente du groupe et à bien des égards, Medusa, mais c’est là une autre histoire. Encore que l’on pourrait difficilement dire que les quatre premiers albums du groupe se ressemblent les uns aux autres, entre un Lost Paradise séminal à plus d’un titre, un Gothic qui fit œuvre d’ouverture pour tant de choses et un Icon qui allait mettre en avant les aspects plus mélodiques de la formation. Oui, mais voilà, celui-ci ne ressemble en rien à ce qui existait avant et ce qui existera par la suite pour les Anglais, mais peut-être pas seulement, car des albums tels quels, il n’y en a guère. Shades of God a cette saveur unique d’un album qui ne sait pas s’il doit choisir entre le doom death metal antique, le doom metal traditionnel, avec de grosses lampées de Trouble pour assaisonner tout cela, et quelques petites touches gothiques de ci, de là, même si elles sont moins proéminentes ici, à l’exception, bien évidemment, d’un As I Die, pour nous rappeler que l’amour de Milton n’est pas surfait ici. 


Mais comment donc qualifier cet album? Aventureux? Il l’est à bien des égards, notamment dans cette complexification des compositions, qui n’entrent pas toutes dans les mêmes schémas. L’on prend le temps ici de tisser des structures un peu plus tortueuses, avec breaks et contre-breaks, accélérations et ralentissements, sans oublier d’inclure, de temps à autres, des intermèdes acoustiques, rendant tout ceci à la fois plus suffocant et en même temps plus profond. L’on n’aura jamais connu Paradise Lost aussi étoffé dans sa manière d’écrire, laissant souvent la musique prendre le devant en laissant le chant de côté, pour autant de moments où la pesanteur du propos va être mise en exergue, quand ce n’est pas une facette plus intimiste. Écoutez Daylight Torn et sa construction admirable pour vous en rendre compte et se dire que voilà bien un titre que Mikael Åkerfeldt aurait tant aimé avoir écrit, sauf qu’il n’aura jamais ni le talent et ni la classe d’un Gregor Mackintosh et encore moins la faculté à faire passer des sentiments dépressifs et mortuaires dans ses growls, à contrario d’un Nick Holmes, - ce qui tend d’ailleurs à clore les débats sur Bloodbath. 


Automnal? Il y a de cela, aussi bien dans cette teinte cramoisie et froide qui se dégage des neuf titres, à la beauté froide, mais parfois hirsute, comme quelque chose qui fuit un peu la lumière et qui se prépare à la désolation des longues nuits d’hiver à venir. Il y a effectivement cet aspect du temps qui passe, inéluctable et tellement inexorable, amenant un peu plus à chaque instant vers la fatalité ultime. Sans doute n’est-ce pas pour rien que As I Die vient clôturer tout ceci. L’on ressent bien, à de nombreux instants, ces bouffées d’émotions qui prennent aux tripes avec ce ressentiment d’avoir brûlé une part de son existence et de se morfondre en regrets. Comment ne pas rester insensibles à ces coulées de tristesse émanant de ces leads majestueuses ou de ces arpèges qui apparaissent de manière fugace de temps à autres. L’on n’a pas ici le poignet folk et sensible des contes d’été, mais bien ce spleen authentiquement anglais, tout autant classe que dans la retenue, car l’on sait garder une part d’austérité, même lorsque l’on se met à nu. Mais pour autant, l’on passe souvent du jaune décrépit des feuilles à quelque chose de plus rubescent, lors de ces instants où une forme de rage, mais de celle qui précède le plus souvent le renoncement, vient poindre, comme sur Crying For Eternity et surtout sur Pity the Sadness - avec les frissons qui viennent vous couvrir l'échine dès cette introduction et ses « Morning » tellement libérateurs. 


Forestier? C’est là une teinte que l’on n’a point souvent rencontrée chez Paradise Lost. Et pourtant, c’est bien l’album qui sent tout autant l’humus que l’envie de se réfugier dans les profondeurs d’une forêt pour s’y recueillir, se recentrer sur ses douleurs et accepter sa simple condition d’homme, où toutes les senteurs vivaces sont aiguisées par la pluie qui vient de tomber, accentuant la décomposition des éléments. Mais cette forêt a quelque chose de sauvage et de non apprivoisée. Elle nécessite de prendre de nombreux chemins de traverse pour être découverte et il ne faudra pas avoir peur de se frotter aux ronces, ou bien de manquer de tomber au sol en s’étant pris les pieds dans des racines ensauvagées. C’est un long chemin de croix que nous avons ici mais l’on préfère s’abriter sous la pénombre de pins faussement alignés plutôt que de rechercher la lumière réconfortante et chaleureuse. En cela, l’on n’est pas si loin de cela de la forêt de l’équilibre et de ses psaumes proférés quelques mois auparavant par leurs compatriotes. L’on y retrouve un petit peu de ce même pessimisme et de cette même noirceur, même si, ici, les teintes ne seront pas les mêmes, et, évidemment toute forme de monolithisme et d’extrême lenteur sont absents. Mais pourtant, ce sont bien des sentiers assez similaires que l’on franchira ici, mais avec une autre forme de poésie.


Indispensable? C’est réellement là tout le bien fondé de ce Shades of God. Des ombres divines qui sont capables d’obscurcirent les journées les plus ensoleillées et d’apporter un voile d’obsidienne à toute lueur d’espoir. Car il y a ici cette essence même de ce qu’est le doom metal dans son acception la plus générale: cette musique des damnés de la terre, du jugement dernier, capable de mettre des mots et des notes sur les maux de cette humanité vouée au jugement dernier. C’est en tout cas l’album le plus doom metal de Paradise Lost, celui où l’on sent bien cette filiation entre ce pessimisme tout britannique, partagé avec bon nombre de ses contemporains, et ce côté désespéré tout autant hérité de The Skull de Trouble que d'un Candlemass dans ses moments les plus désolés. Pas aussi emblématique que d’autres éléments de sa riche discographie, il mérite pour autant une pleine et grande attention et reste toujours aussi pertinent malgré les décennies écoulées depuis sa sortie. Aussi, aurais-je pu le qualifier d’intemporel, de boisé, d’hirsute, s’il m’avait fallu le résumer en trois mots, évoquer la trame tragique qui l’anime et lui accoler le terme de classique pour encore mieux le définir. Mais je préfère garder en mémoire son authenticité et ses nombreux sombres mystères qu'il recèle et qui me fascinent toujours autant. 


A.Cieri

lundi 24 juillet 2023

Godflesh - Purge

Avalanche Recordings

09/06/2023




Dans Purge, un peu de Pure mais davantage de Songs of Love and Hate, Selfless, Hymns et Post Self. Soit beaucoup de Godflesh.

Et oui ! Désolé à Justin qui y voit une manière d'aller au bout de certaines choses comme il le répète en interview mais je ne retrouve pas le totalitarisme de Pure au sein de cet album riche, faussement simple, empli de toute une discographie dont il semble un rejeton prenant ce qui lui plaît sur la table.

Par contre, Purge corrige bien quelques erreurs, à commencer ceux pensant que Post Self concluait le retour de Godflesh. Il est même une sévère correction pour ces gens-là, Nero, Landlord ou Permission suffisant à espérer de nouveau plusieurs créations du duo. Surtout, l'album qu'il corrige est A World Lit Only by Fire, ce retour manqué sonnant comme un groupe "jouant à la manière de" et non comme du Godflesh.

Sur Purge, Godflesh montre qu'il est bien de retour, sans artifices, sans tromperies, peut-être moins pertinent qu'à l'époque mais délicieusement impertinent (qu'il est bon de réentendre ce groove nineties, cette boîte à rythme d'un autre âge, de scander "Long live the new flesh" dans sa tête, la main tenant fermement son baladeur CD...). Vieux, avec assurance et sans détour. Certes, Post Self n'est pas dérangé dans son statut de meilleur album de Godflesh depuis Selfless mais, tout de même, quel pied !


Cripure 


Lien bandcamp : https://godflesh1.bandcamp.com/album/purge

JAAW - Supercluster

Svart records
26/05/2023





Derrière cette pochette psychédélique et chromée, non pas un album de stoner mais un album... d'industriel.

Oui, ça choque. Et c'est sans doute une partie des raisons expliquant pourquoi je n'ai pas tout de suite trouvé mon compte dans ce super groupe (vraiment ? À part un nom ou deux - mais surtout un en la personne de Andy Cairns -, ces gens-là avaient tout à prouver chez moi). Car JAAW a d'abord eu le mérite de me montrer que j'avais quelques attentes quand on se dit industriel, quelques images à avoir immédiatement en tête, des espoirs de concassage, de grise mine, de béton figuré dans ma cervelle ou proprement lancé à mon visage. Rien de ce que présente cette carte de visite qu'est cette illustration, donc.

Mais on en revient, croyez-moi. Supercluster n'est pas celui qui vous apportera votre dose de douleurs urbaines format argentique - plein d'autres le font, après tout - mais celui qui vous montrera une autre manière d'habiter sa ville, se l'approprier et même s'y amuser. Non pas qu'on sourit sans mauvaises arrières pensées ici, mais on sort la bombe et on graffe les murs de toutes les teintes possibles, rock, post, doom, sans lésiner sur les couleurs que l'on apprécie criardes et fières. "Street" en somme, et en bande, peintures chaotiques dans des lieux détournés, toujours en fuite et dans l'instant. Sûr, cela pourra paraître assez désordonné et inabouti, selon les goûts de chacun. JAAW peut sortir un tube et chercher l'évasion par la suite, virevolter de simplicité puis faire des belles ritournelles à chantonner, lèvres fermées, l'envie titillante de faire de l'espace public son terrain de jeu... Finalement, sympathique en diable.


Cripure 


Lien bandcamp : https://jaawband.bandcamp.com/album/supercluster

lundi 17 juillet 2023

Acid King - Beyond Vision

Blues Funeral Recordings

24/03/2023



La vraie suite de III, elle est là. Pas dans un Middle of Nowhere, Center of Everywhere qui, comme son nom l'indique, se situe nulle part mais dans ce disque qui, port-salut itou, va au-delà de la vision étriquée d'un groupe en roue-libre. C'est toute la mécanique qui s'est libérée cette fois, faisant suivre les mêmes pensées que Lori au sujet de son oeuvre, constatant que c'est en créant une musique ne cherchant pas à être du Acid king qu'elle est passée en état de grâce.

Une moto qui fait des nébuleuses ses pit-stops, les étoiles ses diners, l'espace son goudron où voyager sans fin. On connaissait les caresses de cette sirène appelant les statiques à se mettre en route ; la voici désormais à louer la sensualité qu'il y a à aller de plus en plus loin dans les airs, hauteur sans plafond, habillant les astres d'une chaleur caniculaire floutant la vue. Le stoner redevient alors une musique d'exploration intérieure et extérieure, évidemment psychédélique, le rock comme essence, sans carcans apparents.

Beaucoup critiquent cet album, évoquant les tables de la loi, le passé érigé en monument. Beyond Vision fait de la poussière d'étoile des traditionalismes, le bonheur en ligne de mire, fuyant mais déjà présent. Je ne peux qu'en être heureux !


Cripure 


Lien bandcamp : https://acidking.bandcamp.com/album/beyond-vision

Anohni and the Johnsons - My Back Was a Bridge for You to Cross

Rough Trade/Secretly Canadian 07/07/2023 Anohni avait déjà brisé sa coquille sur Hoplesseness paru 7 ans plus tôt. Sans les Johnsons mais ...